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2006/09 au 12 novembre 2006 - Romuald Hazoumé - Bouche du roi by Musée Branly - press releases

« La Bouche du Roi, contrairement à son apparence, ne parle pas de l’esclavage d’hier mais bien plus de l’esclavage d’aujourd’hui car c’est bien la bouche de nos « rois » qui nous tue.

Autrefois, les esclaves embarqués à Ouidah ou Porto-Novo sur ce bateau savaient d’où ils venaient mais ignoraient où ils allaient. Aujourd’hui, ils ne savent toujours pas où ils vont, mais ils ont oublié, ne savent plus d’où ils viennent. Je dénonce une Afrique, un monde, gérés par des roitelets corrompus qui volent, pillent, détournent, s’approprient, s’enrichissent en surexploitant le peuple.

Je n’ai pas peur de le dénoncer. Aujourd’hui encore nombreuses sont les familles obligées de vendre leurs enfants pour survivre. C’est inacceptable. » Romuald Hazoumé
Présentée pour la première fois en 1999, à Cotonou, La Bouche du Roi explore l’histoire de
l’esclavage et du colonialisme en Afrique de l’Ouest et son héritage pour les générations d’Africains et d’occidentaux qui se sont succédées.

Chacun des bidons est identifiable, « personnalisé », et représente un masque symbolisant
un esclave déporté d’Afrique.
A la proue de ce navire symbolique figurent deux « masques » à part : ils représentent le roi du
Bénin et « le Chacha », régent nommé au Bénin pendant la période coloniale et chef de Ouidah (un des plus grands ports négriers de l’Afrique de l’Ouest). Ce duo symbolise la complicité des
Européens et de certains Africains dans le développement de la traite négrière.

Au coeur des principes de la Bouche du Roi, il y a ce constat fait par l’artiste béninois : une nouvelle forme d’esclavage est née dans le monde. Elle est liée avant tout à des enjeux
économiques, et plus particulièrement à une denrée précieuse : le pétrole. Des centaines de litres accumulés dans des bidons, véritables bombes en puissance, sont ainsi transportés régulièrement par des hommes en mobylettes.

Au sein de l’installation, l’objet rejoint la parole grâce à la restitution d’un fond sonore qui semble
émaner des masques eux-mêmes. Dans le foyer du théâtre Claude Lévi-Strauss résonne une litanie de noms d’esclaves et une improvisation de chants alternés en cinq langues du centre et du sud du Bénin : Yoruba, Idaacha, Mahi, Mina et Holli, des « Lamentations » ou implorations afin que cesse la souffrance de ces hommes qui « ne savent pas où ils vont ».

L’installation donne alors vie à ces nombreux masques-bidons et transporte, par ces chants, au
coeur d’un bateau négrier. Du côté où sont entendus les noms d’esclaves, des odeurs subtiles sont diffusées : café, cumin, clou de girofle… Du côté des lamentations, sortent des odeurs d’urine, de matière fécale ou de poisson pourri, comme encore pour mieux refléter les conditions endurées par les esclaves.

Romuald Hazoumé a travaillé sur La Bouche du Roi en filmant régulièrement les trafiquants dans
leurs gestes quotidiens. Ils vont au marché, achètent des bidons, y mettent de l’essence, cette
essence utilisée par la population béninoise.
L

e film de 7 minutes accompagne l’installation et joue sur la métaphore avec le bateau négrier en
montrant comment les bidons sont transportés dans des barques pour traverser le fleuve, la
promiscuité, l’entassement pendant le voyage. « Des bidons se percent, on est obligé de les
rafistoler, on est obligé de les jeter, on fuit la douane. C’est toute une vie autour de l’objet bidon. Et cet objet bidon devient l’esclave d’aujourd’hui. » Romuald Hazoumé

Si la réalité de l’esclavage s’est transformée, elle reste pour ces trafiquants de bidons suspendue au danger de cet « aller simple pour le tombeau » - vers qui clôt « La Ballade du Négrier », long poème de 1686 qui a influencé Romuald Hazoumé.

ROMUALD HAZOUMÉ ET LES MASQUES « BIDON »
EXTRAITS D’ENTRETIEN

Romuald Hazoumé est né en 1962 à Porto Novo au Bénin. C’est là qu’il vit et travaille. Il reste
inspiré par le culte des ancêtres : en effet, depuis 1993, Hazoumé s’est lancé dans une
interprétation plastique du Fa, l’oracle qui préside à la divination :
« Etre artiste c’est répondre à un questionnement, et mes réponses ne me satisfaisaient plus. Il fallait que j’aille à la source pour comprendre pourquoi nous avions cette attitude, ce fatalisme…
Comprendre pourquoi mes ancêtres Yoruba faisaient des masques : c’est cela qui m’a poussé à faire des kaélétas (masques). Il fallait voir ce qu’il y avait derrière. Je me suis plongé dans le Fa. Du sudouest du Nigeria au sud-ouest du Ghana, on parcourt la région du Fa. Le Fa c’est la géomancie divinatoire qui permettait de savoir l’avenir […]. Le travail que j’ai réalisé sur le Fa m’a beaucoup fait avancer […]. »
« Les gens, les Béninois surtout, n’osent pas regarder les tableaux du Fa, je le comprends. Ils disent que c’est « trop fort» pour cacher la méconnaissance de leur culture. Tout le monde fait semblant de connaître le Fa, mais quand on est vraiment face à la réalité, soit on fait face, si on le peut, soit on ne peut pas, et l’on s’enfuit. J’ai pourtant gardé les meilleures pièces, les pièces les plus fortes chez moi.

Et dans cette exposition récente à Cotonou, à la fondation Zinsou – qui est aujourd’hui le seul lieu d’art contemporain en Afrique sub-saharienne – j’ai observé des réactions plus fortes : rejet et peur chez certains, curiosité et quête d’identité chez d’autres.
En tout cas, les masques ont beaucoup amusé. Mais le plus important, c’est que les gens se soient retrouvés dans mon travail ! Ils se sont retrouvés face aux réalités intemporelles du Bénin. »

Romuald Hazoumé fait des masques « bidon » à partir de ces bidons d’essence qui envahissent les routes béninoises tout en étant très difficiles à acheter, à trouver car très prisés et conservés par les trafiquants. Les bidons deviennent expressifs, avec un visage, qui s’ajoute aux couleurs, aux marques, aux inscriptions données par les « trafiquants » :
« Il n’y a aucune rue au Bénin où l’on ne trouve un bidon, du type même que j’utilise : le bidon du
trafiquant d’essence. Car à Porto Novo, le trafic d’essence est partout. […]. C’est comme cela que je suis devenu photographe, parce que ces bidons, je ne pouvais pas les obtenir facilement […]. J’ai travaillé sur La Bouche du Roi en filmant tous les jours les trafiquants, ces as de la débrouille, dans leurs gestes au quotidien. Ils vont au marché, achètent des bidons, y mettent de l’essence, et cette essence est utilisée par la population béninoise. Mais quand on voit comment se passe ce trafic, on se rend compte que les bidons sont traités exactement comme l’étaient les esclaves auparavant. On peut établir une métaphore entre ces deux situations […]. C’est toute une vie autour de l’objet bidon. Et cet objet bidon devient l’esclave d’aujourd’hui. C’est dire que partout dans le monde, aujourd’hui, il y a de l’esclavage, et qui se présente sous d’autres formes plus malsaines. Quand on voit les femmes qui transportent l’essence avec leur bébé dans le dos, et qu’on sait que les bébés respirent l’essence tous les jours… mais ces femmes-là n’ont pas le choix.»

« Ce travail montre que l’objet qu’on ramasse en Afrique est chargé d’histoire. Moi, j’ai le pouvoir de faire d’un objet « un masque ». La chose la plus difficile, c’est de faire un objet simple qui dise tout et qui ne soit pas bavard. Je peux faire des pièces complètement dépouillées qui disent tout. Je reste le gardien de cette tradition, une tradition riche, qui doit être perpétuée et modernisée (…). Nous sommes arrivés à un stade, aujourd’hui, où tout le monde doit prendre ses responsabilités. En premier lieu les Africains, car nous devons sortir de notre misère. Nous ne devons pas croire que les autres viendront le faire à notre place. Je m’adresse ici d’abord aux miens. Moi, je fais de la résistance : je veux rester tel que les miens étaient depuis le début. En restant moi-même, en ne singeant pas les autres, en ne jouant pas à l’artiste occidental, je suis un artiste du monde, d’aujourd’hui. J’ai une culture, je viens de quelque part. La modernité existe dans mon travail, je l’apporte au monde, mais il faut m’accepter comme je suis, avec mes boubous. Je ne suis pas du tout gêné que l’on me traite d’artiste africain. »
Romuald Hazoumé


LA BALLADE DU NÉGRIER, JOAN WILS (1686)
D’Amsterdam, un bateau est parti
à bord du vin, du lin joli
à l’arrivée du négrier
la traite des noirs a commencé
Leendert van Dijck, le capitaine,
prit sans peine la mer à Texel,
il priait Dieu d’les ramener à bon port
car il savait comme on souffre à bord
Priait Dieu de les ramener au pays
car il savait tout de la mer, des maladies
quêtant la fortune, le bon vent
faisait tout pour contenter les gens
Ils ont suivi la côte familière,
comptant les tours, les églises, les rivières
Leendert van Dijck était content
la nuit sous le firmament
A sondé les eaux près de Gorée
et vu plus d’un équipage voguer
le soleil brillait sur le pays flamand
les grands vents s’apaisaient lentement
La route la plus sûre était sud sud-ouest,
à une allure de 20 miles des plus lestes,
la vigie là-haut dans son nid de pie
a dit : “ hissez les voiles hardi, hardi ! ”
Le jeudi 3 mars, l’océan tanguait fort
un homme est passé par-dessus bord
longtemps il a appelé, le navire a filé :
pour lui un cantique ils ont chanté
En mer, les semaines ont passé
sans cesse les vents ont changé
le maître canonnier au bout de trois mois
aperçut les rives de Del Mina.
Le chef des douanes dans le comptoir
a accueilli dans la fraîcheur du soir
capitaine, négociants, marins
qui prirent leur repos jusqu’au matin.
Au petit jour il fallut négocier
dents d’éléphants, esclaves en priorité
en grosse quantité, et avant midi
tout le travail fut accompli
En suivant l’golfe, ils ont vogué
vers Kpong, Accra et Dahomey ;
d’autres Noirs les y attendaient
avec leur vaudou ils embarquaient
- 8 -
Ils payaient six mesures de coton pour un homme
pour une femme cinq, jaune vif ou vert pomme
et tout ce qui était à vendre partait.
Devenus des marchandises, ils tremblaient.
Chaque esclave recevait une pipe neuve
trois feuilles de tabac, car fumer ils peuvent
les autres pensent commerce et non offense à Dieu
ils ont repris la route sans un adieu
Sur la bible des voyageurs en mer
que personne ne lisait et dont ils étaient fiers
on pouvait lire pourtant comme en lettres de feu :
“ qui trafique les esclaves fait offense au bon dieu ”
La mort a frappé le premier jour,
quatorze sont partis pour toujours,
d’autres, malades, maigres et livides -
le capitaine l’a écrit sur le livre.
En trente jours, le bateau a chargé
cinq cent huit esclaves, bateau de négrier
dont trois jeunes garçons et cinq filles seules :
la mer leur servirait de linceul
Le 17 mai, à huit heures du matin,
malade, le capitaine s’est éteint,
en terre, près d’un mur bas de Lagos,
dans la paix du Christ il repose
Le chef des douanes aussitôt
a envoyé capitaine nouveau
Willem Jansen Goes van Krommenie,
qui trouva le navire sans aucune avarie
A inspecté le pont des esclaves :
tous, attachés, enchaînés, hâves,
malades ou bien portants couchés dans la crasse,
moustiques aux murs, sanglantes crevasses
Il a quitté la côte d’Afrique
en choeur les marins chantaient des cantiques,
avant que sur la mer le soleil plonge sa flamme
le navire faisait route pour le Surinam
Dans la cale des esclaves, on cuisait du chou
et du lard coupé en tout petits bouts
Sur le pont, au grand air, les hommes libres fumaient
levaient leurs verres au ciel et trinquaient.
Quand le soleil surgissait de la mer
le pont lavé était sec et clair
les malades on soignait, les morts on comptait
pour les vivants, le blé noir était prêt
Aux maigres et aux malades des biscottes on donnait
un verre de genièvre pour tous circulait
Sans dire un mot, Bomba Swaen
a grogné en disant amen.
- 9 -
C’était un nègre gigantesque
qui connaissait le vin, la quinine et le reste.
Depuis quatre ans servait d’intermédiaire
au chef des douanes de Del Mina la fière.
Ils avaient dit : s’il se conduit mal,
on lui coupera les oreilles, l’animal.
Il jurait sans que ça s’entende :
“ un jour, c’est les blancs qu’il faudra pendre ”
Un samedi, fin juin, c’est arrivé
la rébellion a éclaté
libéré de ses chaînes, Swaen a parlé
à ses frères noirs regroupés :
Vous qui venez d’Accra, de Kpong, de Dahomey,
savez-vous où vous êtes menés ?
Comme du bétail vous serez rôtis
à Cabo de Lopez serez anéantis.
Comme des moutons, vous serez égorgés
par les nègres là-bas vous serez dévorés
allons frères, soyons unis
pour vaincre les blancs et sauver nos vies
En tout des gourdins et juste trois couteaux
ajoutés à tout c’qui pouvait occire leurs bourreaux
en une heure les blancs réunirent le conseil
et condamnèrent Swaen comme rebelle
Pour le code de la mer et pour la cargaison
Swaen était coupable de haute trahison
Fut pendu au mât d’artimon
Ainsi fut matée la grande rébellion
Le dimanche, l’équipage buvait du vin français,
les esclaves avaient droit aux haricots mauvais
une feuille de tabac et une pipe en écume
une petite fille pensait qu’elle vivrait sur la lune
Et chaque jour il y avait des morts,
Hommes, femmes et enfants à bord,
jusqu’à ce que l’eau perde son sel :
au Surinam ils se dirigèrent bel
et bien vers Fort Zeelandia, fin du voyage,
navire déchargé, vive l’équipage
chaque esclave avait son prix
le subrécargue y veillait avec lui
Sur 508, beaucoup sont morts,
plus de cent, et parmi eux des forts
les survivants, dociles ou fiers
attendaient ceux qui s’raient leurs maîtres
Le gouverneur pour lui a acheté les plus forts
et pour la plantation de même il a fait ; alors
les planteurs ont détaillé les esclaves
après si long et pénible voyage
- 10 -
Après trois mois passés ensemble,
unis par les chaînes et la longue attente,
de tribus différentes mais tous du même avis,
ils sont passés aux mains de nouveaux ennemis
Vers Commewijne, Pára, Thorárica
les seigneurs du sucre ont repris le large
avec leur lot d’esclaves nouveaux -
un aller simple pour le tombeau.

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This article was published on Sunday 22 October, 2006.


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