|
L'Afrique Centrale a toujours été généralement parlant et depuis bien longtemps déjà , un "scandale". Elle l'est du point de vue minier et géologique : le sous sol de ses pays regorge d'immenses ressources minières ; elle l'est aussi à cause des possibilités de production d'énergie hydroélectrique grâce à ses cours d'eau. Elle l'est aussi du point de vue artistique : depuis plus d'un demi-siècle, le continent tout entier danse au son de ses rythmes. Les arts plastiques ne sont pas de reste. Depuis le XVIème siècle au moins, la rencontre avec les Portugais a offert aux artistes de ces lieux l'occasion de prouver leur maîtrise en sculptant des trompes en ivoire. Le génie créateur des populations d'Afrique Centrale n'a jamais tari ; il n'existe pratiquement pas un seul groupe socio-culturel qui n'ait créé des pièces dignes de passer à la postérité. On peut encore le constater aujourd'hui dans son art contemporain qui propose au monde peinture, travaux sur cuivre repoussé et sculptures.
La sculpture traditionnelle occupe une place de choix dans l'expression artistique des populations d'Afrique Centrale. Elle participe de la vie quotidienne comme partout ailleurs sur le continent. La différence cependant, se trouve dans le grand nombre de "styles" que l'on peut inventorier et qui coïncide pratiquement avec les noms des groupes humains. Elle se trouve aussi dans la contribution exceptionnelle de certaines pièces, au début du siècle, à la formulation des solutions plastiques du cubisme.
La grande richesse de la sculpture en Afrique Centrale rend difficile une présentation exhaustive de chacun des styles dans chaque pays. Nous présenterons toutefois quelques formes dont la force est due à leur rapport avec l'histoire ou avec les us et coutumes des populations.
Dans cette région de l'Afrique, la statuaire a su se mettre au service de l'histoire pour en perpétuer le souvenir. La statuaire Kuba l'illustre fort bien. Les Kuba ont fondé en 1625, un royaume du même nom dont l'apogée se situe au XIXème siècle, entre 1870 et 1890. Leurs rois ont toujours accordé une grande importance à l'art qui le leur a bien rendu. Certains d'entre eux le pratiquaient. Nous tenons de cet art des portraits de souverains réalisés de leur vivant. En dehors de cet art conventionnel, les Bakuba ont créé divers masques : bombo, shéné-lulua ou mashamboy. Ces derniers, faits en rotin, sont recouverts de raphia et décorés de cauris, perles, morceaux de fourrure. Le nez et les oreilles sont en bois. Le masque "mashamboy" incarnait autrefois l'esprit de la maladie et servait à écarter celle-ci ; mais c'était aussi un instrument de contrôle social : le chef le portait pour contraindre les femmes à l'obéissance. Aujourd'hui, divers corps de métier l'utilisent pour des danses de divertissement sur la place du marché, signe que les temps ont bien changé.
La sculpture de cour angolaise pour sa part a su immortaliser le personnage du héros civilisateur Chibinda Ilunga. Il est souvent représenté en pied, les jambes légèrement fléchies, tenant dans la main les armes du bon chasseur du XIXème siècle : un fusil de traite et un bâton de commandement. On peut aussi le représenter tenant dans les mains une corne d'antilope contenant des substances magiques ou une carapace de tortue.
De cette région du continent, plus précisément du Gabon d'aujourd'hui, nous viennent les sculptures Fang, Kota et Pounou, connus en Europe depuis les années 1875. Cette sculpture nous a laissé en héritage, les figures de reliquaires Kotas Ce sont des âmes de bois recouvertes de plaques et de fines lamelles de cuivre ou de laiton. Certaines de ces figures sont bi-dimensionnelles : ceci leur donne une apparence de grande abstraction et n'eussent été les "boutons" de cuivre qui rappellent les yeux sur un visage, on aurait du mal à identifier la forme que l'artiste veut représenter, celle d'une tête d'homme. D'autres, au contraires, sont d'un grand réalisme : elles sont recouvertes de plaques ou de lamelles de cuivre martelé et décoré par des incisions qui délimitent les différents plans de la sculpture. Le visage ainsi représenté peut être prolongé par un cou parfois visible, transformé souvent en anse. Comme le nom l'indique, la figure du reliquaire repose au sommet d'ossements de défunts. Cet art dit l'importance du culte des ancêtres dans ces sociétés. Les byeri chez les pangwé (Fang) appartiennent au même genre.
Les masques Pounou du même pays sont célèbres depuis le début du siècle au moins : leur forme, débarrassée de tout ce qui la décore, offre des volumes acceptables dans les normes occidentales. Les visages pounou étaient certes blancs, mais la forme en était douce au regard. Ils ne pouvaient pas effrayer à vrai dire et n'avaient rien de monstrueux. On comprend facilement que nombre d'artistes cubistes les aient collectionné. Paul Guillaume, dans les années 1910, détenait plus d'une cinquantaine de masques punu dont il appréciait le classicisme. Matisse, Vlaminck, n'étaient pas de reste. L'étude de ces pièces a certainement inspiré quelques uns des tableaux de ces auteurs.
On ne peut passer sous silence les N'kisi sculptures de bois chargées magiquement par un Nganga (devin-guérisseur) de façon à leur permettre de punir les coupables, soigner les maux et attirer la bienveillance des forces de l'au delà sur les individus ou les groupes. Les Nkisi Nkone sont couverts de pointes métalliques qui s'intègrent bien à la pièce. Visuellement, l'ensemble exprime de façon particulièrement puissante l'accumulation de forces diverses orientées par le nganga dans des directions et pour des fins précises… L'art de l'Afrique Centrale rend présent d'une façon magistrale, ce que les yeux ne peuvent percevoir, le divin susceptible de se manifester chaque fois que des sacerdotes qualifiés lui font appel.
Joseph Adandé Historien de l'art Université d'Abomey-Calavi, Bénin
|